CE QU’IL Y A D’ÉTRANGE EN NOUS SE RÉVÈLE… 

Tirée dans un format quasi immuable (35mm x 45mm), la photo d’identité (photomaton) montre bien peu de chacun. Référence étalon d’un instant, empreinte administrative ou de police, elle enferme et résume une personnalité de façade au stricte contour des traits. À partir de vieilles photos, chinées aux puces et dans les vide-greniers, Alain Ries – alias Alan Morrisson – propose une réflexion sur l’identité en créant d’étranges et déroutants visages.

IL Y A CHEZ LUI BIEN PLUS QU’UNE OBSESSION DE COLLECTIONNEUR.

Fasciné par ces fragments de vies, par ces visages arrachés à l’oubli, Alain Ries développe dans son travail la question de la dualité de la personnalité. À tout âge en effet, au hasard des rencontres et des événements, certains de nos semblables endossent des costumes souvent bien trop étroits, incapables de rendre compte des différentes facettes de leurs êtres profonds. Les troubles sont là que le portrait d’identité ne révélera sans doute jamais.

“Jamais encore je n’avais pris conscience du nombre de visages qu’il y a. Il y a beaucoup de gens mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs…peut-être peut-on se demander ce qu’ils font des autres ? “  Rainer Maria Rilke (Les cahiers de Malte Laurids Brigge).

LES VISAGES FIGÈS AU SOIXANTIÈME DE SECONDE S’ANIMENT.

Les portraits teintés de neutralité et des conventions de l’époque s’échappent des pièces officielles, des albums de famille et des boites à chaussures. D’un simple coup de ciseaux et d’un léger filet de colle, les identités s’effacent au profit de physionomies nouvelles qui interrogent. Des rencontres ont lieu. De nouveaux visages apparaissent et endossent au grand jour leurs paradoxes, leurs secrets enfouis, leurs blessures profondes, leurs talents jamais révélés, leurs fantasmes jamais avoués.

Ici, la pensée de Roland Barthes pour qui le simple geste photographique témoigne du “il a été vivant“ pour finalement suggérer que déjà “il est mort“ n’a plus lieu d’être. Bien au delà des actes de décès, les identités reconstituées défient le temps. Les accidents de vie se révèlent, les laissés pour compte esquissent un sourire, les gueules cassées s’affichent, les laids espèrent, les faux jumeaux font la paix.

IL S’APPROPRIE ET DÉTOURNE DES PHOTOGRAPHIES DONT IL N’EST PAS L’AUTEUR.

De cet amoncellement de portraits, de ces individualités prises comme matière – comme d’autres utilisent la gouache ou la glaise – en apparieur ému et aimant, il cisaille, ampute, imbrique, superpose ou éloigne, rapproche ou rejette. Il lui faut alors faire disparaître les traces de l’effraction, revenir au geste photographique des origines, lorsqu’à eu lieu la rencontre première du visage, de la lumière et du film photosensible. En leur donnant une nouvelle chance de nous émouvoir, le papier enduit de solution au palladium vient sublimer ces identités révélées.

Loin des profilages numériques, des données biométriques et des intelligences artificielles, Alain Ries nous tend le miroir de nos bouleversements intérieurs.

Alain Ries est membre fondateur et secrétaire de l’Association La Collec’te.